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vendredi, 29 septembre 2006

La courbe W

J'aimerais vous raconter tellement de choses, il y a tant de changements qui nous arrivent. Ainsi, dans notre kitchen group (notre collocation, si vous préférez), nous sommes relativement tendus. Pour ma part, je ne m'en aperçois pas dans la journée, mais je le sens en rentrant dans ma chambre le soir : j'ai mal partout, je ne tiens pas en place et j'ai envie de crier, de taper dans quelque-chose... Je sais que dire cela me fait passer pour un fou, mais je suis sûr que tous les international students ressentent la même chose.

Hier par exemple, la tension était palpable dans le groupe. Ce qui devait être un repas en commun a failli tourner à la bataille générale quand l'un de nous (je ne citerai personne !) a lancé que c'était toujours difficile de cohabiter avec des Allemands, parce qu'ils avaient un sens de l'organisation très "technique". Ca m'a fait penser à la célèbre scène de L'auberge espagnole, quand le frère de Wendy sort des généralités toutes plus choquantes les unes que les autres sur les Allemands, jusqu'à ce que le colloc' allemand lui en colle une. Mais là, il n'y avait aucun public pour en rire...

Heureusement, à l'International Office, ils nous ont distribué un papier sur le culture shock qui explique que ce genre de situation est tout à fait normal et se reproduira certainement. C'est parce que toutes les nouveautés que nous rencontrons ne changent pas simplement nos habitudes mais aussi notre personnalité, je dirais même notre identité. Prenons la langue, par exemple. Une règle tacite veut que lorsqu'il y a des personnes de nationalités différentes dans une même pièce, tout le monde parle anglais. Ainsi tout le monde se comprend et chacun peut s'immiscer dans une conversation sans trop de difficultés. Du coup, nous ne pratiquons que très rarement notre langue maternelle. Concernant les Allemands, je dirais même qu'ils ne la pratiquent plus du tout, car même quand ils sont entre eux et seulement entre eux, ils parlent anglais ! Ils sont fous ces Allemands !

Par conséquent, la langue maternelle devient une langue interdite, clandestine, que l'on n'emploie plus que dans nos pensées, ou pour téléphoner à nos familles. C'est assez difficile, parfois notre esprit a un réflexe de résistance. Par exemple l'autre jour, j'ai passé un paquet de feuilles à distribuer à Bastian, un Allemand, en lui disant : "Tiens, mais fais gaffe car je crois qu'il n'y en aura pas assez pour tout le monde". Il m'a regardé d'un air perplexe, je l'ai regardé d'un air perplexe et trois bonnes secondes se sont écoulées avant que je réalise que je venais de lui parler français :-)

 

 

Parmi les explications que donne la brochure sur le culture shock, ils expliquent les phases psychologiques par lesquelles on risque fort de passer dans les prochains mois. Pour plus de simplicité, ils ont dessiné une courbe que les spécialistes appellent la "courbe W" :

1. La phase "honeymoon" : très courte, elle correspond à l'arrivée en Angleterre. On est totalement désorienté mais très curieux et enthousiaste. Dans mon cas, elle a duré même pas deux jours.

2. La phase de "désintégration" : c'est la phase descendante, celle par laquelle je passe en ce moment. On est obligé d'abandonner ses repères et l'image idéale qu'on voulait donner de soi. C'est une phase de colère, d'angoisse ou de déprime. Mais se remettre en cause fait aussi beaucoup de bien. Paradoxalement, ça me détend :-)

3. La phase de "réintégration" : c'est la phase ascendante de "reconstruction". On établit des règles communes, on apprend à se connaître avec nos qualités et nos défauts et des amitiés se nouent. Ca demande beaucoup d'efforts mais la récompense se retrouve au quotidien.

Au bout de la 3ème phase, on pourrait croire à un happy end. Mais si vous suivez bien, jusque là, la courbe ne dessine qu'un V. Or voici qu'arrivent les vacances de Noël, avec de nouveau un déracinement et une nouvelle prise de repères dans un ancien chez soi qui n'est plus "chez moi"... Et le W est achevé !

J'espère ne pas avoir fait une présentation trop pessimiste de l'année qui vient. Déjà, la phase de désintégration est pleine d'espoir car on apprend à se connaître mutuellement, on revoit ses préjugés. De plus, la brochure sur le culture shock nous donne quelques conseils pour passer cette étape dans les meilleures conditions : être francs les uns envers les autres, parler d'un problème dès qu'il se présente, garder des repères essentiels, tels que nos plats préférés, notre musique préférée, des objets qui nous rappellent notre famille ou nos amis...

Ainsi, pour ma part, j'ai réalisé que ce qui me désolait le plus depuis que je suis arrivé était que je ne me sentais pas chez moi dans l'appartement où je vivais, pas même dans la chambre où je dormais. "Chez moi" était encore à Toulouse. Alors un soir de déprime, j'ai décidé que je ne me coucherais pas tant que je ne me serais pas approprié cette chambre. J'ai donc enlevé de leur unique étagère les souvenirs que j'avais apportés de France et je m'en suis servi pour décorer l'ensemble de ma nouvelle chambre. Faites-moi penser à rapporter plus de ces objets après les vacances.



 



A gauche, c'est une tenture représentant Bob Marley. Je suis pas vraiment fan, par contre j'adore l'odeur qu'il porte. C'est l'odeur de chez Marie, une odeur d'encens mêlée à autre chose, une bonne odeur, mais je n'arrive pas à savoir ce que c'est. Ca me rappelle les "grands" débats et les délicieux repas qu'on a eus chez elle.
A droite, sur mon armoire, j'ai collé les photos de ma famille, une pour celle de mon père et une pour celle de ma mère. Heureusement, j'ai eu la présence d'esprit de les imprimer la veille de mon départ, parce que ce n'est pas pareil de les regarder sur l'écran d'un ordinateur.



 



Il faut lire PACE sur le drapeau, avec l'accent italien. Il date du grand mouvement pour la paix, juste avant la guerre en Irak. Il ne me rappelle rien de particulier, je l'avais pris parce qu'il était très léger et ne prenait pas de place dans mon sac. Je lui ai tout de même trouvé une mission : cacher ces vilaines étagères vides et apporter un peu de couleurs à cette chambre mal éclairée.



 



Désolé les filles, j'ai un peu mis en désordre l'album photo que vous m'aviez offert. Voir une seule photo à la fois, c'était pas suffisant pour moi. Donc je les ai toutes sorties et je les ai scotchées au-dessus de mon bureau. Je passe parfois plusieurs minutes à en contempler une, juste pour me rappeler où c'était, ce qu'on a fait et ce qu'on s'est dit.



 



On ne le voit pas très bien, mais c'est un galet de verre avec un petit bateau et mon prénom peints dessus. A première vue, il peut paraître ridicule et il m'aurait paru ridicule s'il ne venait pas d'une amie qui m'est chère. Alexandra me l'a offert après les vacances d'été. Vous ne pouvez pas savoir ce que ça signifie si vous ne savez pas qu'Alex aime bien faire des petites cadeaux au moment où vous vous y attendez le moins, en disant simplement d'un air détaché : "Je passais par tel magasin et j'ai vu ça, alors j'ai pensé à toi et je me suis dit que ça pourrait te faire plaisir..."





Ca c'est le photo-montage que m'a offert Carine. Il me permet de voir plusieurs sourires à la fois, des sourires de vraie amitié, pas les sourires de façade que je vois trop souvent depuis que je suis ici. Quand je n'ai plus le courage de sortir pour "affronter" le monde extérieur, je les regarde, je prends une grande inspiration et je me lance !

Je peux vous paraître nostalgique ou amer, mais je ne le suis pas du tout. J'ai juste besoin de me donner du courage le matin, de l'espoir aussi, pour me souvenir de qui je suis et surtout de qui je peux être. Je ne suis pas simplement Adrien le timide, le silencieux, le maladroit. Je peux aussi être généreux, compréhensif et intéressant. Il faut juste que je trouve le meilleur moyen de le révéler aux autres. Ce n'est qu'une question de temps...

 

Commentaires

Pour commenter mon propre post :

J'ai écrit ce post tout à l'heure et j'en suis déjà à le remettre en cause ;-) Quand je vous disais que les choses se passent très vite ici !

Les autres ne semblent pas être dans le même état d'esprit que moi. Ils disent qu'ils se sentent bien et que les profs font vraiment tout un fromage de ce fameux culture shock.

Du coup je ne sais pas si c'est le changement qui me stresse ou si c'est la brochure :-D

Ecrit par : Adrien | vendredi, 29 septembre 2006

Interressant ce concept de courbe W. En tout cas en ce qui me concerne, ça résume assez bien ce que je ressent. Sauf que dans mon cas, ça risque d'etre un triple V: home country, czech courses, Plzen, home country.

Les bugs linguistico-cerebraux je connais aussi. Le plus marrant c'est que des fois je me sens destabilisée quand je dois parler en Français! (bon evidemment mon cerveau se remet plus rapidement en marche que quand le bug se produit en sens inverse).
LEs phenomenes les plus etranges se produisent quand je parle anglais avec des espagnols et que j'essaie de glisser une ou deux phrases en espagnol dans la conversation . là tout se bloque, mon cerveau sature. L'espagnol et le tchèque se melange dans ma tete et il devient impossible de parler.

Ecrit par : ELodie | vendredi, 29 septembre 2006

Tout a l'heure, j'ai entendu une fille parler francais et ca m'a completement fait perdre le fil de mes pensees, qui etaient en anglais :-) So funny !

Ecrit par : Adrien | vendredi, 29 septembre 2006

Je viens enfin de mettre un nom sur ce sentiment étrange et désagréable que j'ai ressenti voici 22 ans lorsque je suis partie faire une série de stages professionnels à Angers !

La phase Honeymoon a commencé le dimanche soir sur le quai de la gare. Elle s'est terminée 1/2 h plus tard dans le train couchette !

La phase Désintégration a duré toute la nuit (dur, dur, de dormir dans un train couchette quand on part vers l'inconnu !) + les premiers jours de stage puisque la particularité était qu'on était un groupe de stagiaires ensemble 18 h /24 environ et que c'est dur de vivre en commun.

Je n'ai plus trop de souvenirs de la phase de réintégration car, pour les autres stages (j'avais 15 jours de stages tous les 2 mois), je ne partais plus seule... puisque, si tu calcules bien, Adrien, c'est toi que j'amenais avec moi !

Bon, courage, les meilleurs moments sont devant !

Ecrit par : Maman | vendredi, 29 septembre 2006

Ta mère en larmes m'incite à lire illico ton émouvant témoignage sur la courbe W. Ayant débarqué un jour à l'armée pour un an d'enfermement en me croyant seulement silencieux, timide et maladroit, ça me rapelle quelque chose.... Courage, je suis sûr que demain tu auras Bath à tes pieds.

Ecrit par : Papa | vendredi, 29 septembre 2006

Eh bien, eh bien, que de révélations ! J'espère au moins ne pas mettre une fille enceinte ou finir chez les paras avant le fin du semestre ;-)

Ecrit par : Adrien | samedi, 30 septembre 2006

Bon anniversaire !

Ecrit par : Papa | samedi, 30 septembre 2006

Personne en larme ne me dit de venir te lire, et je n'ai ni débarqué chez les paras ni ne suis enceinte ^^

Comment expliquer en allemand cette courbe W à Alyssa?

Si elle repeint les murs de ta chambre comme ceux de la sienne tu vas moyen apprécier ^^

Ecrit par : Srrette | mardi, 03 octobre 2006

Ah oui, comment ça se passe au fait ?

Elle a une chambre si horrible que ça ? :-S

Ecrit par : Adrien | mardi, 03 octobre 2006

où en es-tu maintenant :-) ??

(la brochure, la brochure!!)

Ecrit par : lapin-volant | mardi, 10 octobre 2006

Euh là, ça va. Ni enthousiasme ni déception. Le train-train, quoi :-)

Ecrit par : Adrien | mardi, 10 octobre 2006

attend, si tu commences à entrer dans la routine, rien ne va plus!!

nous, lecteurs passionés sommes comme devant "Les feux de l'amour"(je regarde po, mais tout le monde connaît ce 'merveilleux' soap ^^ )...on est impatient de connaître la suite des évènements :-)

Ecrit par : lapin-volant | mardi, 10 octobre 2006

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