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jeudi, 19 octobre 2006
L'étranger
Lorsque je pousse la porte de ma résidence, l'air pur et frais de l'extérieur envahit mes poumons. Quelques rayons de soleil redonnent au bâtiment qui me surplombe sa teinte orangée. Ah ! Si je pouvais sécher les cours cet après-midi ! Je remonterais la rue marchande, je traverserais le Victoria Park, je déambulerais sur les berges de l'Avon... Alors que je suis plongé dans de si confortables pensées, j'aperçois un homme qui se dirige vers moi avec un large sourire. Est-ce que je le connais ?
- Hello, dit-il, où est-ce que tu vas ?
Je reconnais immédiatement l'accent français, mais pas le personnage. L'homme a les traits tirés par la fatigue et ne semble pas s'être rasé depuis deux jours. Il porte un énorme sac de randonnée sur le dos, qui grince et tinte tandis qu'il marche à côté de moi.
- A l'université. Tu es français ?
- Oui. Toi aussi, répond-il, visiblement déçu. Je cherche un Anglais. Tu n'aurais pas des amis anglais ?
- Non. Qui cherches-tu en particulier ?
- Peu importe, un Anglais qui habite ici, pour faire connaissance, dit-il en triturant la langue de Shakespeare. Je peux t'accompagner à ton université ? Il doit y avoir beaucoup d'Anglais very sympathetic là-bas, n'est-ce pas ?
- Euh oui, je présume.
Et me voilà flanqué d'une espèce de randonneur qui débarque de je-sais-pas-trop où, pour une raison qui m'échappe complètement. Comme j'ai appris par le passé, à mes dépens, qu'être accompagné par un inconnu peut être lourd de conséquences, je profite qu'on attende le bus pour mener mon petit interrogatoire. L'inconnu s'appelle Antoine et prétend habiter une superbe baraque dans le Sud de la France. Seulement voilà, Antoine n'est pas du genre à aimer la vie confortable et sans soucis du bobo bien dans sa peau. Antoine est un citoyen du monde, il aime bouger, voyager, partager. Alors il a débloqué une partie de ses économies pour s'offrir le tour du monde et il a choisi de commencer par l'Angleterre, car c'est une destination "pas trop dépaysante et very sympathetic !"
Nous en sommes là de notre who's who lorsque le bright orange bus, le bus spécial pour l'université, se gare à quelques mètres de nous. Machinalement, la foule d'étudiants qui nous entoure forme une ligne bien droite, parallèle au trottoir. Antoine éclate de rire, sort un immense réflex numérique de sous son manteau et les mitraille de photos.
- Ils font toujours ça ?
- Toujours. Les Anglais sont très disciplinés.
- On est de véritables Anglais, alors ! Regarde, on est dans le rang, nous aussi !
Après trois bonnes minutes d'attente, nous montons dans le bus. Antoine lance un "Hello, goud morning !" plein de chaleur, mais le chauffeur l'ignore superbement.
- Ouane ticket, plize, ajoute Antoine
- Single or return? grommelle le chauffeur
- Sorri ? Aï donte undeurstande...
- Single or return! hurle le chauffeur, comme si le dire plus fort aidait à en saisir le sens
Avant que le bonhomme en cage ne pète une durite, j'interviens :
- Return, please. He wants a return ticket. Thank you.
Pressé par les soupirs d'impatience du chauffeur, j'aide Antoine à trouver les pièces adéquates dans son porte-monnaie et nous nous asseyons enfin.
- Désolé, dis-je, j'ai oublié de te prévenir à propos de l'amabilité des chauffeurs de bus. Inutile d'essayer d'être gentil avec eux. Il vaut mieux les ignorer. C'est ce que tout le monde fait ici.
- Alors tu veux faire comme les Anglais ?
- Ben, là, il vaut mieux... Mais d'autre fois... je sais pas...
Arrivés à l'université, Antoine me demande s'il peut m'accompagner en cours. Comment dire non ? Nous nous installons donc dans l'amphi 2E 3.1 pour le cours de Key concepts in Politics.
- Ouaaaah ! s'exclame Antoine en laissant tomber son fardeau à côté de lui, on dirait une salle de cinéma ! Je vais la prendre en photo !
- Génial, dis-je sans enthousiasme. Viens t'asseoir au premier rang, sinon tu comprendras rien à ce que dit le prof
- Ah ouais, on va suivre le cours comme de vrais étudiants anglais. Passe-moi une feuille, je vais prendre des notes... en anglais !
L'excitation insatiable d'Antoine commence à me taper sur le système. D'autant plus que, malgré tous ses efforts pour me parler anglais, c'est tellement laborieux que les autres étudiants nous dévisagent en riant. Le comble du ridicule est atteint lorsque, alors que le prof lance un débat, comme à son habitude, Antoine éclate de rire et s'exclame tout haut : "Hey guys, je comprends rien à ce que vous dites ! On dirait que vous parlez le martien !"
Alors à la fin du cours, dès qu'on est sortis de l'amphi, je dis à mon globe-trotter en herbe qu'il est temps de se séparer. Je dois aller chercher un papier super important à l'International Office. Ca risque de prendre du temps. Il vaudrait mieux qu'il se promène sur le campus pour essayer de se trouver un ami anglais (qui voudrait bien de lui). J'ai vraiment été heureux de le rencontrer, je lui souhaite un bon voyage en Angleterre et n'importe où ailleurs. Malheureusement, même la simple idée de découvrir l'administration d'une université anglaise enthousiasme Antoine. "Il paraît que le personnel est very sympathetic ! S'il-te-plaît, je peux t'accompagner ?" Grrrr !!!
Comme la plupart des Anglais, la dame de l'International Office affiche un sourire jusqu'aux oreilles. Elle s'excuse de me faire corriger une erreur sur le formulaire, me remercie à chacun de mes gestes, et je la remercie en retour. Voyant l'imposant sac à dos d'Antoine, elle s'exclame en riant :
- Oh my God! Ton ami compte camper dans mon bureau ?
- Ouais, répond Antoine en riant à son tour, votre bureau m'a l'air très confortable. Je pourrais mettre mon sac de couchage ici, faire un feu de camp là... Vous êtes very sympathetic ! Je peux vous prendre en photo ?
Sans attendre, j'attrappe mon touriste japonais par le bras, lance un dernier "thank you" et l'entraîne dans le couloir.
- Eh, on rigolait bien ! s'exclame-t-il
- Tu rigolais bien, mais elle, elle attendait que tu t'en ailles pour se remettre au travail
- Mais non, elle avait l'air de nous apprécier ! Elle t'a même appelé par ton prénom
- Elle n'a pas fait ça par empathie envers nous, Antoine, mais par simple politesse. Ici, c'est une marque de politesse de faire semblant d'être ton amie.
- Ah pardon, monsieur l'Anglais. Je ne vis pas en Angleterre depuis trois semaines, moi, répond Antoine, visiblement vexé.
- Arrête de dire que je suis anglais. Je ne suis pas anglais. Viens, on va essayer d'attrapper le bus avant que tout le monde sorte de cours.
Une demi-heure plus tard, lessivés, nous arrivons en bas de ma résidence. Les murs ont retrouvé leur couleur grisâtre et une fine bruine commence à tomber. Normalement, il en faut davantage pour me casser le moral, mais là, je dois en plus trouver un moyen de me débarrasser d'Antoine.
- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demande-t-il en laissant tomber son sac à dos.
- Moi, je vais boire un thé bien chaud et lire un chapitre pour demain. Et toi ? Tu vas chercher un hôtel ?
- Boire un thé et lire ??? ricane Antoine, comme s'il n'avait pas entendu ma question. Tu es vraiment un Anglais jusqu'à la moelle ! J'ai bien fait de ne pas chercher ailleurs. Un véritable étudiant erasmus dirait : "Je vais dans un pub et je vais m'éclater avec des gens very sympathetic jusqu'au matin !"
Et pour la millième fois de la journée, il éclate de rire.
Celles et ceux qui me connaissent savent combien je suis patient. Toutefois, peu parmi vous savent que ma patience a des limites, limites facilement atteintes après une journée aussi ennuyeuse que celle-ci. Ainsi, sans plus de politesse, j'envoie balader ma légendaire retenue et je hurle à la figure d'Antoine, en français cette fois :
- Ca ne se dit pas ! Tu ne peux pas dire "sympathetic" quand tu veux dire "sympathique" ! "Sympathetic" veut dire "compatissant" ou "compréhensif", ça n'a rien à voir !
- Pardon, monsieur l'Anglais...
- Et je ne suis pas anglais ! Je suis un Français qui vit en Angleterre, nuance... Je ne deviendrai jamais anglais. Mets-toi bien ça dans la tête. Tu ne sais pas qui je suis !
Antoine a cessé de sourire. Il me regarde d'un air de chien battu. Si quelqu'un passe à ce moment là, il pourrait croire que j'engueule un SDF qui me demande simplement de quoi manger, mais au point où j'en suis, je m'en fiche. Après un silence, Antoine prononce quelque-chose d'inattendu :
- Si, Adrien, je te connais très bien. Je sais qui tu es. Mais toi, est-ce que tu le sais ?
- Et toi, qui es-tu vraiment ?
Antoine ramasse son sac à dos et contemple la pelouse qui longe la rivière, comme si la réponse s'y trouvait, tapie au bord de l'eau.
- Ton imagination, Adrien. Le fruit de ton imagination. Un divertissement. Rien d'autre.
- Rien d'autre. Au revoir, Antoine.
L'homme enfile sa capuche, ferme son manteau, se plie et se déplie pour endosser son sac. Je pourrais lui dire "merci", mais je me tais et le laisse s'enfoncer doucement dans l'obscurité humide de la ville. Pendant un instant, je regarde sa silhouette s'éloigner en direction de la gare. Puis, je pense au délicieux thé que je vais me préparer, acompagné de biscuits au chocolat. Le reste n'est plus qu'un vague songe.
20:55 Publié dans Chocs culturels | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : écrivain, écriture, nouvelle, voyage, tourisme

Commentaires
waou, il se passe des trucs vraiment zarb à bath :-s
qu'en a pensé ton "kitchen group" de cette histoire "surnaturelle" ?(on se croirait dans un film - surtout le dernier passage de ton récit!! - :-p LOL!!)
Ecrit par : lapin-volant | samedi, 21 octobre 2006
Tu connais mon immense culture :O) la seule référence qui me vient à l'esprit, c'est Patricia Highsmith et son "Amateur d'escargot" (The Snail Watcher), Grand prix de l'humour noir en 1975. Mais ton texte est mieux !
Ecrit par : Maman | samedi, 21 octobre 2006
:-D Merci.
Mais je vois pas trop le lien avec l'amateur d'escargot, à part que le héros est seul et découvre un monde inconnu par de petites expériences.
Alex, un petit commentaire comparé ?
Ecrit par : Adrien | samedi, 21 octobre 2006
@ lapin-volant :
J'ai failli raconter cette histoire à Stéphany hier soir mais j'ai pensé qu'elle risquerait de me croire encore plus taré qu'Antoine ;-)
Les filles (du C7), vous vous souvenez au début de l'année de prépa quand je vous ai fait lire "Vivisection" puis "Baiser" ? Je sais qu'à ce moment là, vous vous êtes demandé si c'était pas dangereux de m'avoir comme ami :-D
Ecrit par : Adrien | samedi, 21 octobre 2006
Tu comprends bien que ma culture littéraire se limitant globalement à Agatha Christie, Emile Zola, John Irving (eh oui, quand même) et Patricia Highsmith, mes possibilités de littérature comparée sont forcément limitées !
(Dis, Rat-de-Bib, tu veux bien continuer à être mon amie ?)
Il n'empêche, je persiste et signe, que je trouve dans tes textes des similitudes avec P.H. : un personnage discret, dans une vie ordinaire et puis ... hop, ça dérape
Ecrit par : Maman | dimanche, 22 octobre 2006
Aprés Vivisection, je me suis demandée si c'était pas dangereux que tu crois savoir écrire :D
Ecrit par : Srrette | dimanche, 22 octobre 2006
Pfff :-D
Ecrit par : Adrien | dimanche, 22 octobre 2006
Humhum alor voyons... on est dans la réalité quotidienne et banale et on frôle constamment le surnaturel, le mystérieux style "Rencontre avec le 3eme type!!" sf que Antoine c ke le 2eme!! Flippant et pourtant rien dextraordinaire ;-). Moi ça me fé pensé a un roman de Zola intitulé "Ferragus" dan lekL une rencontre somm toute ordinaire et pluto asardeuse débouche sur une aventure passionnante et dangeureuse, limite enquête policière !
tré couran ce theme dan la litérature depui des siècles: la rencontre avec un individu en apparence ordinaire qui en fait, symbolise le chemin, le destin de celui ki le trouve sur son chemin ;-)... s'accompagne généralemen de kstion existenciell du type: qui es-tu ? ou vas-tu et dan kl éta gere?? loool.
Dernière hypothese, ce famE Antoine est un chieur né com on en croise des foi dan sa vi, un pot de coll condescendant et matuvu ki on tendance à une pourrie la journé ;-).
En tou cas le titre, c 1 plagiat net ...loooooooool
Ecrit par : Alex pas future prof de Français | lundi, 23 octobre 2006
Meuh non c'est pas du plagiat ! Qui a dit que le mot "étranger" était une marque déposée ?
Ecrit par : Adrien | lundi, 23 octobre 2006
coucou!!!!!
bien sûr que tu le connais! il s'appelle pas antoine mais boris!!!!!!! C'est le symbole même du boulet, qui se moque de tout et ne comprend rien, s'invite partout, emmerde le monde pour son plaisir personnel et surtout pense qu'il sait tout mieux que tout le monde! le genre de personne qu'on regrette d'avoir rencontré (heureusement ils sont rares!!!!) ...
Jte fais de gros bisous!!!!!
Ecrit par : jess | jeudi, 26 octobre 2006
:-D Moi qui pensais que personne ne pouvait avoir des pensées pire que les miennes envers lui !
Ecrit par : Adrien | jeudi, 26 octobre 2006
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