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vendredi, 03 novembre 2006
Leçon de démocratie
Je rentre à peine de mon seminar de Key Concepts in Politics. Or je m'aperçois avec stupeur que je ne vous ai pas encore raconté comment se passe un seminar. Il faut absolument que je corrige cette lacune car les seminars sont totalement à l'opposé des travaux dirigés qu'on connaît en France.
Le prof nous avait demandé de préparer un petit exposé, par groupes de quatre, sur une question en relation avec le cours. Jusqu'ici, rien d'extraordinaire. Sauf que la question aurait de quoi faire bondir un académicien français sur sa chaire d'homme objectif et impartial : "Votre groupe crée un parti politique sur internet. Vous devez définir une idéologie pour votre parti et démontrer en quoi elle répond aux besoins du monde d'aujourd'hui et en quoi elle réussira là où les idéologies précédentes ont échoué."
Je dois vous signaler que le prof est obsédé par ce concept d'idéologie. Et je ne voudrais pas généraliser, mais je crains que beaucoup d'intellectuels et d'hommes politiques britanniques ne partagent la même fascination. Ainsi, c'est à la mode de se prétendre "ideology-free", de constater la "mort des idéologies", de souhaiter ou de craindre la "renaissance des idéologies". Mais derrière tout ça, il y a toujours l'idée, peut-être typique du pragmatisme britannique, que l'idéologie est un outil quantifiable, manipulable et manipulateur, dont on peut se parer ou se défaire aussi facilement qu'on change de chemise.
Peu importe, ce n'est jamais en critiquant ce que pense le prof que l'on obtient ses faveurs. Notre petit groupe se réunit donc à la bibliothèque, nous choisissons comme "idéologie" celle de l'Union européenne, "Unité dans la Diversité", et nous listons une série de mesures que l'on pourrait appliquer au monde en s'inspirant de l'exemple européen. Ok, c'est vraiment bâteau, mais l'exercice n'est pas noté, alors on va pas trop se fouler.
Une semaine après, nous nous retrouvons au seminar. Comme prévu, le prof demande à chaque groupe de présenter son idéologie, dont il note le nom au tableau. C'est là que ça devient rigolo :
1. Libéral-Démocratie
2. Troisième Voie
3. Unité dans la Diversité
4. Troisième Voie
5. Marxisme
Cherchez l'intrus :-) Réponse : n°5. Le prof dit alors : "Eh bien, les Marxistes, je crois que vos adversaires naturels sont les Libéraux-Démocrates, n'est-ce pas ? Vous avez cinq minutes."
Cinq minutes pour quoi ? Pour débattre, bien sûr ! C'est l'essence même des seminars. Point de commentaire de texte bien carré, avec une intro, des grands I, II, III et une conclusion, avant d'être repris et noté par le prof. Ici, la parole est aux étudiants et cette parole est totalement libre. Du moins, en principe. Car au bout de cinq minutes, à ma grande stupéfaction, le prof s'exclame : "Alright, stop! Je suis désolé, les Marxistes, mais vous avez perdu. J'aime bien votre idéologie, mais elle n'a jamais marché dans le passé. Elle n'est pas pertinente." et il barre leur idéologie d'un gros trait de craie.
Comme si l'issue avait été gagnée d'avance, les Libéraux-Démocrates se contentent de sourire et les Marxistes de soupirer. Et moi de bondir : "Quoi ??? Mais qui est-il pour dire quelle idéologie est pertinente et laquelle ne l'est pas ? Je vais lui envoyer mon papi communiste, élu de sa commune pendant plusieurs années. Il va lui montrer si le marxisme n'est pas pertinent !" Mais rien ne sert de hurler mentalement, mieux vaut observer sans jugement. C'est la devise de l'international student.
Donc, j'observe. J'observe qu'il ne reste plus au tableau que la Libéral-Démocratie, la Troisième Voie (Blairisme) et cette fichue Unité dans la Diversité qui embarrasse bien le prof. Ce dernier décide donc de faire débattre les Libéraux-Démocrates et les partisans de la Troisième Voie. Le groupe vainqueur débattra contre le groupe restant. Je ne vous ennuierai pas avec la teneur de ce débat, premièrement parce qu'il reprenait les arguments classiques sur la liberté individuelle et sur le multi-culturalisme, deuxièmement parce que je n'en ai pas compris le quart.
A ce stade de l'histoire, je sens que vous mourrez d'envie de savoir qui a gagné. Vous aimeriez que je vous dise que le prof a barré une des deux idéologies, et a fait lutter la gagnante contre la nôtre. Vous me voyez peut-être déjà monter au créneau, défendant les bienfaits de la solidarité européenne face à l'insularisme sans coeur de nos amis les Britanniques, mettant en pratique par la même occasion mes ambitions de tribun. Il n'en est rien.
Le prof n'a tout simplement pas pu départager la Libéral-Démocratie et la Troisième Voie. Chaque camp était tellement passionné par ce qu'il défendait, chaque argument semblait tellement pertinent aux yeux du prof qu'il a préféré ne pas trancher. Je n'avais encore jamais vu ça : un Britannique qui ne tranche pas une question ! ;-) Le prof s'est contenté de conclure que finalement, nous nous accordions tous sur les même principes de liberté individuelle, de liberté du marché et d'écologie. CQFD.
Ah c'est beau la démocratie, n'est-ce pas ? Il n'y a pas système plus juste et plus rationnel ! Maintenant, poussons la logique du seminar jusqu'au bout. Imaginons qu'au lieu de n'avoir été qu'une dispersion de paroles en l'air, ce débat ait eu pour issue la réelle transformation du monde. Imaginez ce qui se passerait si un mix de la Libéral-Démocratie à l'anglaise et du Blairisme étaient appliqués demain sur la Terre entière. Le monde serait-il moins malheureux ? Discuss.
17:10 Publié dans Un certain regard | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : études, cours, erasmus, marxisme, démocratie, totalitarisme

Commentaires
Rien compris.
C'est quoi la Troisième voie?
Ecrit par : Srrette | vendredi, 03 novembre 2006
C'est la prétendue nouvelle idéologie de Tony Blair : libéraliser mais rester solidaires. C'est ce qu'on appelle en France le blairisme, qui a inspiré Ségolène Royal.
Ecrit par : Adrien | vendredi, 03 novembre 2006
Lorsque, en 1976, j'arrivai à l'oral d'Anglais du Bac, j'eus à commenter (en anglais, of course !) un texte sur les mérites comparés du capitalisme et du communisme. Faisant fi de ces idéologies de bas-étage, j'expliquai à l'examinateur que le salut se trouvait dans l'auto-gestion ("I don't know how to say "auto-gestion" in English", fis-je en minaudant un peu). Est-ce mon anglais impeccable, mon immense culture politique ou les fleurs de ma robe Liberty, bref, 16/20 !
Ecrit par : Maman | vendredi, 03 novembre 2006
Mince, ça bouleverse mes plans d'adopter un discours libéral-démocrate à tendance conservatrice, pour coller aux convictions du prof et obtenir une bonne note...
Ecrit par : Adrien | vendredi, 03 novembre 2006
Tout çà vole trop haut pour moi.
A part gâteau/bateau ... d-)
Ecrit par : Héliophore | vendredi, 03 novembre 2006
Eh bien, eh bien ! On débat sur les services publics au repas de famille du dimanche et on me dit qu'on n'arrive pas à suivre ???
Ce que j'essaye de vous décrire, c'est comment ce qui est censé être un débat démocratique où l'on apprend à argumenter est transformé en radottage d'opinions purement britanniques.
Ca ne vous révolte pas que le prof mette en compétition des "idéologies" et se permette de juger laquelle est la meilleure ?
Are you still French, for God sake? ;-)
Ecrit par : Adrien | samedi, 04 novembre 2006
Sori? Aille didunte ire, aille ouaze itin'gue euh grenouille...
Ecrit par : Srrette | samedi, 04 novembre 2006
Si je peux me permettre, pour la lutte liberaux-democrates / marxistes, je doute que le resultat aurait été exactement le meme si votre prof avait opposé Nikita Khrouchtchev et François Bayrou, enfin, c'est juste une idée comme ça...
Ecrit par : Jérémie | samedi, 04 novembre 2006
"Mééé euuuh !"
Ecrit par : Adrien | dimanche, 05 novembre 2006
c vré ke la forme d "séminar" est sympa et moin barbante ke les notres ;-) mé javou ke le sujet me laisse perplexe ...
Ecrit par : Alex | lundi, 13 novembre 2006
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