mardi, 17 avril 2007

Un fou en Amérique

 
 
"Tu connais la nouvelle ? me demande Adam, mon colocataire américain, alors que j'entre dans la cuisine. Un fou a débarqué dans l'université de Virginia Tech et a tué 32 personnes avant de se suicider." Mon colocataire est visiblement bouleversé. Son université n'est située qu'à quelques kilomètres du lieu du massacre.
 
Hier matin, à 7h17, les services d'urgences de Virginie, aux Etats-Unis, reçoivent l'appel d'un étudiant qui fait état d'un "incident" au dortoir de son université : un homme et une femme viennent d'être assassinés sans raison.
 
Deux heures plus tard, vers 9h30, les policiers arrivés sur les lieux entendent les tirs d'une arme semi-automatique provenant des salles de classe voisines. On retrouvera les cadavres de 30 étudiants, au milieu desquels git celui du tueur, qui s'est donné la mort. (Source : LeMonde.fr)
 
 C'est le massacre perpétré dans un établissement scolaire américain le plus sanglant de l'histoire des Etats-Unis, m'apprend Adam. Le triste record était jusqu'alors détenu par le massacre de l'Université du Texas, à Austin en 1966, université dont proviennent de nombreux étudiants américains de Bath. 
 
 Si Doncho avait été là quand Adam m'a appris la nouvelle, il lui serait tombé dessus : "You crazy Americans ! Voilà ce qui arrive quand on laisse n'importe qui acheter des armes de guerre. C'était prévisible. Combien de morts faudra-t-il encore pour que vous interdisiez la vente d'armes ? Prenez exemple sur nous, les Européens : pas d'armes, pas de massacres."
 
Alors que je m'efforce d'employer des termes diplomatiques pour dire la même chose, Adam m'assure que tout ça va changer. Déjà, le massacre de Columbine avait lancé un débat national sur la vente d'armes aux civils. Donc le massacre d'hier devrait pousser le gouvernement à la restreindre un peu.
 
"Pourquoi pas interdire la vente complètement ?", je demande naïvement. Parce que l'interdiction ne passerait pas, explique mon colocataire, qui ne s'en plaint pas. La corporation des vendeurs d'armes est trop puissante.
 
Quoi qu'il en soit, Adam a déjà résolu d'écrire un article pour le journal de son université, University of Virginia (UVA), appelant à un changement radical. Le massacre de Virginia Tech prouve que les tueurs fous sont partout et qu'ils sont imprévisibles. La réaction doit donc être à la mesure de la menace.
 
C'est pourquoi, selon mon éditorialiste en herbe, l'université doit se doter d'un système de détection de métaux dernier cri, ainsi que d'un système d'alarme sur le modèle de celles qui annoncent les tornades. Ce n'est qu'ainsi que UVA pourra être déclarée sûre.
 
Opinion à suivre sur CavalierDaily.com...

mercredi, 28 février 2007

Let's get it sorted

Ouf ! Je rentre à peine d'un cours de self-défense. Mes poignets me font encore mal. Plus tôt dans la journée, j'ai assisté à une formation intitulée "Connaître le handicap" où j'ai arpenté le campus en fauteuil roulant. La semaine dernière, c'était un cours de confiance en soi. Et la semaine d'avant : comment influencer son prochain (Influencing Skills).

 

Ces cours ne sont qu'un piètre échantillon de la multitude de formations que propose SORTED, un service du Students Union. Il y en a pour tous les goûts et tous les besoins : informatique, bénévolat, premiers secours, travail et gestion d'équipe, révisions et techniques anti-stress, hygiène de vie, conduite automobile, passer un entretien et bien plus encore.

 

Or, à chaque fois que j'assiste à l'une de ces formations, je ne peux m'empêcher de me demander : mais pourquoi on n'a pas ça en France ?! "Parce que ça coûte des sous et parce qu'on ne paie pas leurs frais d'inscription faramineux", me répondrez-vous. Certes. Mais c'est aussi une question de mentalités. En effet, ces formations ont pour objectif de préparer les étudiants au monde du travail. C'est pourquoi elles sont en grande partie financées par des entreprises. Et les Français, surtout ceux de gauche, n'aiment pas beaucoup que des entreprises s'invitent dans leurs temples du Savoir.

 

Je ne suis pas en train de dire que les Français ont tort. Je suis toujours Français, et de gauche. Par exemple, je n'ai pas  particulièrement apprécié que les deux employées de TeachFirst, qui assuraient la formation "Influencing Skills", aient collé le logo de leur entreprise sur chaque fiche qu'elles nous ont distribuée, que tous les exemples qu'elles aient cité provenaient de leur expérience chez TeachFirst et qu'elles nous aient donné pour exercice pratique : "persuadez votre partenaire qu'il n'y a que des avantages à investir dans TeachFirst"

 

Tout de même. C'est pas donné tous les jours, et à tout le monde, de recevoir des formations gratuites, où l'on rencontre directement des travailleurs et des gens "du terrain", où l'on met immédiatement en pratique ce que l'on apprend. A ce stade, j'en connais certains en France qui s'écrieraient : "Pourquoi l'Etat ne s'en chargerait-il pas ?" Alors qu'il s'en charge ! Mais combien de profs seront prêts à faire des heures sup' pour enseigner des techniques qu'ils maîtrisent mal, alors que des cadres d'entreprise ou des bénévoles d'associations les connaissent mieux que personne d'autre ?

 

Enfin, ne préjugez pas que ces formations soient dispensées au rabais. Par exemple, je sais désormais, grâce à TeachFirst, comment adapter mon discours à mon interlocuteur : si c'est un introverti, je dois le laisser aller au bout de sa pensée avant de répondre ; si c'est un feeler, je dois compatir, m'indigner et ressentir ce qu'il ressent pour qu'on soit "en phase", etc. Grâce à la travailleuse sociale du City Council, j'ai appris à garder confiance en moi dans les situations les plus inconfortables. Et grâce à une bénévole en fauteuil roulant, j'ai découvert qu'il était impossible de se déplacer par soi-même sur le campus lorsqu'on est handicapé, malgré les aménagements.

 

Bref, grâce à SORTED, j'ai plus de chances d'avoir une carrière prometteuse. Je serai un journaliste conscient des difficultés de chacune et de chacun. Je serai un politicien persuasif, qui résoudra ces mêmes problèmes. D'ailleurs, j'ai déjà trouvé mon slogan de campagne : "Let's get it sorted !" ;-)

mardi, 28 novembre 2006

Etre député en 4 leçons

 

Je vous ai déjà parlé de mon ambition de diriger le monde ? Oui ? Ah bon... Mais est-ce que je vous ai dit que, vendredi, j'ai rencontré un de mes futurs subalternes, le Member of Parliament (MP) Don Foster ? Il donnait une surgery dans une des salles de la School of Management, littéralement une "consultation" : les étudiants venaient lui faire part de leurs problèmes et en quelques mots bien trouvés il y remédiait. Ca allait de la fixation des prix des boissons du Plug Bar à la construction d'une ligne de chemins de fer entre Bristol et Manchester. Mon problème à moi était bien plus fondamental : comment qu'on fait pour être député ?

 

Leçon n°1 : Adopte la busy fashion, mais reste décontract'

Quand on est député, il faut que les gens le remarquent tout de suite quand ils entrent dans la salle. Par exemple, quand je suis arrivé, j'ai trouvé cinq étudiants au garde-à-vous sur leur chaise et un bonhomme complètement affalé sur la sienne. J'ai immédiatement deviné que, le tout seul espataré, c'était le MP. Ne croyez pas qu'il négligeait son image : il avait le costard-cravate. La position, c'est une astuce com', un message subliminal pour dire : "Take it easy! Je suis comme vous, les djeuns !"

 

Leçon n°2 : Fais style que ton interlocuteur est unique et trop intéressant

Qui eut cru que ce jeune homme avec son calepin rempli de chiffres était le meilleur connaisseur des ravages de l'alcool dans la petite ville tranquille de Bath ? Qui eut cru que ce garçon aux cheveux en bataille avait la solution pour rapprocher deux peuples ennemis depuis des décennies, les Anglais et les Ecossais ? Qui eut cru que ce Français un peu maladroit aurait dû être le directeur de campagne de Ségolène Royal ? Votre MP, lui, le sait. Un petit mot d'admiration et vous êtes convaincu !

 

Leçon n°3 : Révise bien tes fiches car t'as pas droit aux anti-sèches

La rencontre d'un tel puit de connaissances a de quoi surprendre. Quand j'étais en prépa, moi aussi j'ai appris à disserter pendant une demi-heure sur le même sujet sans en rien savoir. Mais face au MP, le doute m'a pris : faudrait-il que je commence sérieusement à bûcher ma culture gé ? Alors la politique, c'est pas simplement faire semblant ? C'est en voyant Don Foster perdre plusieurs fois son sang froid et se frapper le front en grognant que j'ai compris. Même après des années dans le métier, on n'est pas à l'abri de trous.

 

Leçon n°4 : Si la parole est une arme, le stylo et le portable sont tes blasons

Selon vous, à quoi sert un stylo plaqué or avec des reflets saphir quand on n'a pas de feuilles pour s'en servir ? A mieux parler, bien sûr ! Vous n'avez jamais vu une interview de Chirac avec son stylo magique ? La main à plat avec l'instrument coincé sous l'index, ça veut dire : "regarde, je t'explique". Marteler doucement sur la table avec le capuchon signifie : "écoute bien, c'est du scoop". La mine du stylo pointée vers son interlocuteur : "tu n'as pas tort. Cependant, j'ajouterais que...". Simple, non ?

Quant au dernier modèle de chez Sagem nonchalament exposé sur la table, c'est juste pour dire : "mon Dieu que je suis sollicité ! J'ai tellement de relations !" Ce bijou de technologie n'a pas sonné une seule fois, mais c'est un détail.

 

Par conséquent, pour être député, il me faut : une cravate bleue, Culture Générale pour les Nuls de Braunstein et Pepi, un stylo en or de chez Waterman et le Sagem my401x. J'ai calculé que si je ne prends plus de repas du soir pendant un an, j'aurai assez d'argent pour me payer le kit. Dire qu'il y en a qui font l'ENA pour apprendre ça !

jeudi, 16 novembre 2006

Business casual

Comme certaines de mes amis le savent déjà, je suis en pleine période d'Ennui avec un grand E. Depuis quelques jours, je passe mes journées dans ma chambre à contempler des bouquins que je n'ai plus le courage d'ouvrir, malgré les 4 essays que je dois rendre dans un mois. Alors je fais la grasse matinée, je lis le journal, j'écris des emails... Or lundi, j'apprends qu'un Bath Indian Economic Forum doit se tenir sur le campus, destiné aux futurs investisseurs sur le marché indien. Tenue d'affaires décontractée (business casual) requise. Je me dis "eh, j'ai jamais joué au businessman !" et je m'inscris.

 

Attention, je ne prends pas le Bath Indian Economic Forum à la rigolade. C'est un évènement très sérieux organisé par la School of Management de Bath, une des plus prestigieuses du Royaume-Uni. Pour vous donner une idée, c'est grâce à sa School of Management que l'université de Bath est classée parmi les 10 meilleures universités du pays. Je ne compte plus les invitations que je reçois de multinationales comme Unilever, UBS, KPMG, etc. qui considèrent que le simple fait de côtoyer l'élite de la nation tous les jours fait de moi un étudiant important. Je suis flatté ! ;-)

 

Ce matin, je revêts donc le déguisement du futur diplômé en management : j'enfile mon jean le plus classe et ma chemise à rayures bleu ciel pour le côté business, et j'ébouriffe élégamment mes cheveux avec une noix de cire pour le côté casual. Je pars largement en avance, car un vrai businessman est toujours pressé mais jamais en retard. Arrivé dans le bâtiment 3 West North, réquisitionné pour l'occasion, on me demande mon nom avant qu'un mec en costard-cravate m'invite à entrer dans l'amphi en me souhaitant la bienvenue. De tout jeunes diplômés avec des têtes de premiers de la classe s'affairent à installer les micros, les ordinateurs portables et les intervenants, tout en veillant à ne pas froisser leurs costumes. 

 

A 10:15 pile, commence une longue introduction. Après moults remerciements, l'organisatrice du forum présente les intervenants. Sans surprise, ce sont quasiment tous des managers. Sont représentés : la Deutsche Bank, Lehman Brothers, BG Group, la Confederation of Indian Industry, les intérêts de l'Inde au Royaume-Uni, le Royal Institute for International Affairs et le UK Trade and Investment department. Bref, l'élite de l'élite de la nation ! Comme tout le monde, je fais style que je suis pas impressionné.

 

Le sujet du Bath India Economic Forum pour l'année 2006 sera, en résumé : Comment se faire un max de fric en investissant dans "la démocratie de marché (sic) à la croissance la plus rapide au monde" ? Ainsi, le représentant des intérêts de l'Inde au Royaume-Uni nous démontre combien son pays a une économie prometteuse, puis les managers et économistes répondent aux investisseurs en herbe quant à la protection de la propriété intellectuelle. Je prends des notes, on sait jamais.

 

A midi, on nous invite à nous rendre au premier étage pour un networking lunch, autrement dit "un repas pour créer des liens". Côté lunch, je suis loin d'être déçu : petits fours et autres délices indiens que l'on mange avec les doigts, à volonté et gratuits évidemment ! Côté networking, je n'attendais aucun miracle et j'ai bien fait : malgré tous mes efforts pour avoir l'air le plus business casual possible quand je grignotte mes ailes de poulet au curry, personne ne voit le manager qui sommeille en moi ;-) Je croise tout de même Ashetesh, un Indien qui a visité Stratford-upon-Avon avec Thomas et moi, qui me dit que ce qu'on nous sert n'a rien à voir avec la vraie cuisine indienne : c'est meilleur ! :-D

 

L'après-midi est nettement plus intéressant. Après un cours soporifique sur "Pourquoi le modèle chinois ne fonctionnerait pas en Inde", vient le moment du témoignage, du vécu du businessman, sobrement intitulé "S'installer en Inde". L'ancien vice-président de la société financière Lehman Brothers nous raconte comment sa société a réussi à s'implanter à Bombay il y a un an et demi. Je m'imagine alors vêtu d'un business suit tout neuf, parcourant les rues affairées de la métropole avec ma malette de cuir, serrant les mains d'hommes influents après d'âpres négociations en anglais.

 

Parmi la mulitude d'aventures que le manager nous raconte, la meilleure est certainement celle du climatiseur qui voulait détruire un pont. Lehman Brothers, afin que ses employés ne soient jamais en retard, veut créer sa propre ligne de bus. Or, toujours soucieux du bien-être de ses travailleurs, Lehman Brothers fait installer, sur le toît de chacun des bus, un climatiseur. C'est une petite révolution : Bombay n'a jamais connu de bus climatisés ! Mais au moment d'ouvrir la ligne, surprise : les bus dotés de climatiseurs ne passent pas sous l'un des ponts de la ville ! "On voulait le faire détruire pour en construire un plus élevé, explique l'ex-vice-président comme si le pont appartenait (déjà ?) à Lehman Brothers, mais cela nous aurait coûté 2 milliards de dollars et des années de travaux. Alors on a dû laisser tomber les climatiseurs." Dommage, ç'aurait été un tel progrès dans la vie des Indiens ! 

 

A la fin de la journée, j'étais sur le point de me laisser conquérir par les syrènes du business, quand un rabat-joie m'a fait retourner sur terre. Chargé d'apporter la conclusion à une journée si riche en conseils pratiques, le directeur de la faculty of Humanities and Social Sciences est arrivé comme un cheveu socialiste dans la soupe néolibérale : "Dans l'intitulé de ce forum, j'ai noté le mot 'economy'. Or aujourd'hui, les intervenants ne se sont focalisés que sur le volet 'business' et ont fait peu de cas du volet 'development'. Pardonnez-moi, mais je me dois de rappeler certaines réalités." Et, devant un public mal-à-l'aise, il a déconstruit en quinze minutes l'argumentation que les managers et économistes avaient bâtie en plusieurs heures, démontrant, chiffres à l'appui, que les investissements qu'ils prônent n'apportent aucune solution à la misère de l'Inde. Si j'avais eu le courage d'applaudir, j'aurais été le seul. 

vendredi, 03 novembre 2006

Leçon de démocratie

Je rentre à peine de mon seminar de Key Concepts in Politics. Or je m'aperçois avec stupeur que je ne vous ai pas encore raconté comment se passe un seminar. Il faut absolument que je corrige cette lacune car les seminars sont totalement à l'opposé des travaux dirigés qu'on connaît en France.

 

 Le prof nous avait demandé de préparer un petit exposé, par groupes de quatre, sur une question en relation avec le cours. Jusqu'ici, rien d'extraordinaire. Sauf que la question aurait de quoi faire bondir un académicien français sur sa chaire d'homme objectif et impartial : "Votre groupe crée un parti politique sur internet. Vous devez définir une idéologie pour votre parti et démontrer en quoi elle répond aux besoins du monde d'aujourd'hui et en quoi elle réussira là où les idéologies précédentes ont échoué."

 

Je dois vous signaler que le prof est obsédé par ce concept d'idéologie. Et je ne voudrais pas généraliser, mais je crains que beaucoup d'intellectuels et d'hommes politiques britanniques ne partagent la même fascination. Ainsi, c'est à la mode de se prétendre "ideology-free", de constater la "mort des idéologies", de souhaiter ou de craindre la "renaissance des idéologies". Mais derrière tout ça, il y a toujours l'idée, peut-être typique du pragmatisme britannique, que l'idéologie est un outil quantifiable, manipulable et manipulateur, dont on peut se parer ou se défaire aussi facilement qu'on change de chemise. 

 

Peu importe, ce n'est jamais en critiquant ce que pense le prof que l'on obtient ses faveurs. Notre petit groupe se réunit donc à la bibliothèque, nous choisissons comme "idéologie" celle de l'Union européenne, "Unité dans la Diversité", et nous listons une série de mesures que l'on pourrait appliquer au monde en s'inspirant de l'exemple européen. Ok, c'est vraiment bâteau, mais l'exercice n'est pas noté, alors on va pas trop se fouler. 

 

Une semaine après, nous nous retrouvons au seminar. Comme prévu, le prof demande à chaque groupe de présenter son idéologie, dont il note le nom au tableau. C'est là que ça devient rigolo :

1. Libéral-Démocratie

2. Troisième Voie

3. Unité dans la Diversité

4. Troisième Voie

5. Marxisme

Cherchez l'intrus :-) Réponse : n°5. Le prof dit alors : "Eh bien, les Marxistes, je crois que vos adversaires naturels sont les Libéraux-Démocrates, n'est-ce pas ? Vous avez cinq minutes."

 

Cinq minutes pour quoi ? Pour débattre, bien sûr ! C'est l'essence même des seminars. Point de commentaire de texte bien carré, avec une intro, des grands I, II, III et une conclusion, avant d'être repris et noté par le prof. Ici, la parole est aux étudiants et cette parole est totalement libre. Du moins, en principe. Car au bout de cinq minutes, à ma grande stupéfaction, le prof s'exclame : "Alright, stop! Je suis désolé, les Marxistes, mais vous avez perdu. J'aime bien votre idéologie, mais elle n'a jamais marché dans le passé. Elle n'est pas pertinente." et il barre leur idéologie d'un gros trait de craie.

 

Comme si l'issue avait été gagnée d'avance, les Libéraux-Démocrates se contentent de sourire et les Marxistes de soupirer. Et moi de bondir : "Quoi ??? Mais qui est-il pour dire quelle idéologie est pertinente et laquelle ne l'est pas ? Je vais lui envoyer mon papi communiste, élu de sa commune pendant plusieurs années. Il va lui montrer si le marxisme n'est pas pertinent !" Mais rien ne sert de hurler mentalement, mieux vaut observer sans jugement. C'est la devise de l'international student.

 

Donc, j'observe. J'observe qu'il ne reste plus au tableau que la Libéral-Démocratie, la Troisième Voie (Blairisme) et cette fichue Unité dans la Diversité qui embarrasse bien le prof. Ce dernier décide donc de faire débattre les Libéraux-Démocrates et les partisans de la Troisième Voie. Le groupe vainqueur débattra contre le groupe restant. Je ne vous ennuierai pas avec la teneur de ce débat, premièrement parce qu'il reprenait les arguments classiques sur la liberté individuelle et sur le multi-culturalisme, deuxièmement parce que je n'en ai pas compris le quart.

 

 A ce stade de l'histoire, je sens que vous mourrez d'envie de savoir qui a gagné. Vous aimeriez que je vous dise que le prof a barré une des deux idéologies, et a fait lutter la gagnante contre la nôtre. Vous me voyez peut-être déjà monter au créneau, défendant les bienfaits de la solidarité européenne face à l'insularisme sans coeur de nos amis les Britanniques, mettant en pratique par la même occasion mes ambitions de tribun. Il n'en est rien.

 

Le prof n'a tout simplement pas pu départager la Libéral-Démocratie et la Troisième Voie. Chaque camp était tellement passionné par ce qu'il défendait, chaque argument semblait tellement pertinent aux yeux du prof qu'il a préféré ne pas trancher. Je n'avais encore jamais vu ça : un Britannique qui ne tranche pas une question ! ;-) Le prof s'est contenté de conclure que finalement, nous nous accordions tous sur les même principes de liberté individuelle, de liberté du marché et d'écologie. CQFD.

 

Ah c'est beau la démocratie, n'est-ce pas ? Il n'y a pas système plus juste et plus rationnel ! Maintenant, poussons la logique du seminar jusqu'au bout. Imaginons qu'au lieu de n'avoir été qu'une dispersion de paroles en l'air, ce débat ait eu pour issue la réelle transformation du monde. Imaginez ce qui se passerait si un mix de la Libéral-Démocratie à l'anglaise et du Blairisme étaient appliqués demain sur la Terre entière. Le monde serait-il moins malheureux ? Discuss.